3 questions à… Silvia Devescovi et à Sophie Elie.

3 questions à Silvia Devescovi, chargée de projets urbains à la Ville de Sevran, et Sophie Elie, Chef de projets à CDC Biodiversité.

Pour la ville de Sevran, quels sont les enjeux associés à la Friche Kodak ?

Les laboratoires KODAK ont marqué l’identité de Sevran : la Ville était connue dans la France entière pour le développement des pellicules, et KODAK a employé jusqu’à 3000 personnes sur ce site. Leur fermeture dans les années 1990 a initié une profonde crise urbaine, économique et sociale pour Sevran. Il aura fallu près de vingt ans pour que le processus de réhabilitation environnementale soit accompli et que le site puisse être à nouveau accessible.

Aujourd’hui, faire de la friche KODAK un lieu pour la protection de la biodiversité revêt une grande importance symbolique : il s’agit de passer d’un site pollué et dangereux pour l’environnement et la santé à un lieu de haute qualité écologique, dont les habitants de Sevran et des villes autour peuvent profiter.

Pourquoi vous être engagés dans le programme Nature 2050 et qu’en attendez-vous ?

Pendant que la société KODAK menait la dépollution des terres et des eaux souterraines, la Ville a travaillé en partenariat avec d’autres insitutions et avec les riverains du site pour élaborer un projet de transformation de ces terrains. L’équipe Agence Laverne – BET OGI a été chargée de concevoir un parc paysager, à forte ambition environnementale. Ce projet a été partiellement mis en oeuvre : des espaces publics et une école ont été réalisés sur d’anciennes emprises KODAK. La découverte d’importantes poches de dissolution de gypse, toutefois, a empêché que le projet soit réalisé en totalité.

À cette même époque, la dépollution s’étant enfin terminée, la friche venait d’ouvrir au public : les habitants et les élus ont pu redécouvrir un site qui avait été fermé pendant une décennie et où la nature avait pu se développer spontanément. Cette nouvelle vision du site a opéré un basculement : d’un projet où il s’agissait de « tout raser » pour recréer un nivellement, des ouvrages hydrauliques et de nouveaux paysages, la Ville a souhaité passer à une valorisation écologique, plus respectueuse de l’existant. L’inscription des terrains KODAK dans Nature 2050 a permis d’atteindre cet objectif : faire de la friche un espace naturel et de protection de la biodiversité, tout en permettant une appropriation du public et en contribuant à la recherche scientifique en matière de changement climatique.

Comment ce projet s’inscrit-il dans la politique de la ville en matière d’environnement ?

La Ville de Sevran est fortement impliquée dans la transition écologique. Que ce soit dans la maîtrise des consommations énergétiques, par la rénovation thermique des équipements et de l’habitat et par le développement de chaufferies biomasse, dans la gestion alternative des eaux pluviales, par la conception de projets d’urbanisme innovants et révélateurs de la ressource en eau, par l’implantation d’une filière industrielle d’économie circulaire « Cycle Terre » ou encore dans une gestion écologique des espaces verts par l’interdiction des produits phyto-sanitaires, la Ville s’efforce d’intégrer la préoccupation écologique dans tous les volets de son action sur le territoire.

La préservation de la biodiversité, qui est au cœur du programme Nature 2050, représente un enjeu majeur pour Sevran, qui est traversée par le canal de l’Ourcq et qui accueille sur son territoire un magnifique parc forestier, le parc départemental de la Poudrerie. Le partenariat développé autour du site KODAK avec CDC Biodiversité s’insère dans une stratégie de préservation des espaces verts de la ville et de maintien et de renforcement des connexions écologiques, au-delà des limites communales.

3 questions à Sophie Elie, Chef de projets à CDC Biodiversité :

Quels sont les enjeux écologiques identifiés sur la Friche Kodak ?

Le démantèlement des anciennes usines Kodak à partir de 1995, puis les travaux de dépollution menés sur le site jusqu’en 2012, ont laissé un espace remanié, appauvri et déstructuré. En l’absence d’intervention humaine, la végétation a petit à petit ses droits. Sur les 11 ha de ce site, les zones les moins perturbées se sont boisées et des espèces végétales rares ou protégées se sont installées sur les secteurs plus humides. Une végétation de friche thermophile s’est également développée sur les espaces décapés par les opérations de dépollution. Cette dynamique de recolonisation de la végétation s’est enrichie par l’arrivée d’espèces animales trouvant dans cette mosaïque de paysages un espace de vie favorable. Des papillons tels que l’Ecaille marbrée rouge, des orthoptères, tels que le Criquet italien ou l’Oedipode émeraudine et des passereaux tels que les mésanges ou les fauvettes se sont ainsi établis sur le site.

L’intérêt écologique du site a été identifié dès 2015 par un bureau d’études missionné par CDC Biodiversité et s’est vu confirmé par une seconde étude menée en 2017 par le CORIF (Centre ornithologique de la Région Île-de-France). Ces deux études ont souligné l’importance d’accompagner la dynamique naturelle favorable du site par des interventions écologiques ponctuelles et raisonnées, de façon à éviter la banalisation des milieux naturels présents (phénomène de disparition des espèces rares au profit d’espèces plus communes) et la colonisation par des espèces végétales envahissantes.

En quoi le projet d’espace naturel porté par CDC Biodiversité et la Ville de Sevran répond-il aux objectifs du programme Nature 2050 ?

Le projet développé en partenariat entre CDC Biodiversité et la Ville de Sevran s’articule autour de trois objectifs opérationnels, déclinaison locale des objectifs nationaux du programme Nature 2050 :

  • Permettre l’expression d’un optimum écologique
  • Pérenniser un espace de nature en zone urbaine
  • Participer à l’atténuation du changement climatique

Ces trois objectifs concourent à réduire la vulnérabilité du site, du territoire sevranais et plus largement de ce secteur de la petite couronne francilienne, face aux effets du changement climatique. En effet,  dans un contexte de densification urbaine où des fortes pressions d’urbanisation se manifestent, il est primordial de préserver et de pérenniser des îlots de fraîcheur. Ainsi, la conservation et la gestion écologique de ce site non artificialisé apporteront de la fraîcheur grâce à la respiration des végétaux, à l’ombrage procuré par les arbres et à la présence d’espaces humides. De plus, les opérations de génie végétal prévues contribueront à accentuer l’enrichissement écologique du site. Enfin, la fonction de captation de carbone, essentielle dans la lutte contre le changement climatique, sera analysée puis accentuée par l’apport de matière organique sur les sols minéraux importés lors des opérations de dépollution du site.

Au-delà des enjeux écologiques et climatiques, le projet de la Friche Kodak a un enjeu social, puisque dans ce contexte très urbain, sa pérennité passe nécessairement par une appropriation des usagers. Le traitement paysager des chemins, des lisières et des perspectives visuelles participera donc à créer un climat de sérénité et à rendre le site attrayant tant pour les riverains que pour la faune et la flore sauvages.

Quelles sont les grandes étapes du projet ?

En 2016-2017, les diagnostics initiaux ont été réalisés, le partenariat entre CDC Biodiversité et la Ville de Sevran a été signé et le plan de gestion du site a été préparé. Cet hiver marque le début des travaux d’aménagement (démolition d’une partie du mur d’enceinte, broyage des friches, réouverture de la zone humide). Puis, à partir de l’automne 2018, les opérations d’entretien et de gestion courante du site seront mises en place (fauche, entretien des lisières, réintroduction de la matière organique dans les sols minéraux). Ensuite, des suivis seront mis en place à partir du printemps 2018 afin d’évaluer l’évolution de la faune et de la flore sur le site et l’appropriation du site par ses usagers. Tout au long du projet, une communication sera mise en place par voie dématérialisée afin de faire connaître le plus largement possible les actions entreprises sur le site et les objectifs poursuivis. Un point annuel et un bilan à 5 ans permettront à CDC Biodiversité et à la Ville de Sevran d’établir les lignes directrices des interventions écologiques et des actions de communication à établir pour la période suivante.